Santo Stefano di Sessanio…
Il a suffi d’une virée à moto, par une fin d’après-midi d’été de 1999, puis d’un coup de foudre entre un étudiant en philo et un hameau des Abruzzes. La légende de la renaissance de Santo Stefano di Sessanio était née. De fait, Daniele Elow Kihlgren, jeune héritier italo-suédois d’une famille de maîtres de forge, a véritablement changé le destin de cette vallée déserte, abandonnée au XIXe siècle par des habitants partis pour l’Amérique et des pays frontaliers plus lucratifs.
Il rachète un tiers du village et s’associe à l’architecte local Lelio Oriano Di Zio, qui passe deux ans à retrouver les propriétaires avant d’entamer la restauration de demeures souvent en ruines. L’idée : ouvrir un hôtel disséminé – d’où le nom d’Albergo Diffuso Sextantio – dans des maisons réhabilitées, avec les mêmes matériaux, le même mobilier que jadis. Projet fou, dit-on au village. Mais il faut avouer que le charme de Santo Stefano est puissant : un hameau intact, niché au cœur du Parc National du Gran Sasso et Monti della Laga, à 1 250 mètres d’altitude.




Santo Stefano n’a pas toujours été ce village perdu. Au Moyen Âge, il appartenait à la baronnie de Carapelle puis passa au XVe siècle entre les mains de puissantes familles toscanes, les Piccolomini puis des Médicis dont les armoiries trônent encore à l’entrée du village. Grâce au commerce de la laine en Europe, le bourg devint la place forte de la carfagna, une épaisse laine noire très réputée. Prospère, Santo Stefano s’enrichit d’un patrimoine architectural complexe tout en affinant le savoir-faire de ses tisserands.
Qu’en reste-t-il aujourd’hui ? « La laine vient des quelques teinturiers qui subsistent encore dans les Marches. Ici, ces artisans ont disparu », explique la tisserande Assunta Perilli, installée non loin de la savonnerie artisanale et de la tisanerie. Ses linges de toilette de coton blanc et ses couvertures de laines bordées d’une finition au crochet, habillent les chambres de l’hôtel. » Chaque article est un journal intime. J’y laisse toutes mes pensées et suis triste de devoir m’en séparer pour les vendre », confie Assunta, qui a tout appris du métier avec une ancienne de Campotosto, autre village situé à 90 kilomètres.
C’est là tout l’intérêt du projet : l’art du détail au service de l’authenticité. Lorsque cette restauration leur a été confiée, les architectes Di Zio & Clemente se sont attachés à excaver les volumes et les surfaces originales et à en maintenir la fonction première. Les cham¬bres resteront des cham¬bres et l’âtre de la cheminée, l’âme de chaque lieu occupé. À l’aide de photos d’archives et d’études menées par le Musée ethnographique des Abruzzes, les architectes travaillent avec un archéologue médiéviste. Par souci de confort, la rigueur de la pierre et la pénombre d’habitats moyenâgeux s’allient toutefois à une technologie de pointe. Le carrelage de pierre reste tiède sous la plante des pieds grâce à un chauffage au sol. Minimalistes, les chambres sont équipées d’une cassapanca, bahut contenant le trousseau de la mariée, et d’une madia, meuble en bois qui servait à conserver le pain durant la transhumance.





Côté saveurs, la locanda Sotto gli Archi n’a recours qu’aux produits locaux : l’épeautre, les pois chiches ainsi qu’une va¬riété de lentilles protégée par Slow Food. Le chef collabore avec une ethnologue du Musée des Abruzzes, Annunziata Taraschi, qui, dans les villages alentour, collecte les recettes et les tours de main de cette culture orale et pastorale. Ont ainsi été sauvés de l’oubli les gnocchetti aux haricots blancs servis le 24 décembre ! Dans la salle du petit-déjeuner située dans le Palazzo delle Loggette, une desserte en bois supporte quelques tasses et un thermos à café aux lignes design. Au mur, des traces noires de sédimentation de graisse indiquent qu’on y a fait séché, depuis toujours, les tomes de pecorino. Sur ce point, la brochure de Sextantio précise : « La conservation inclut la rétention des traces de vie sédimentées dans les enduits, dans les stratifications des bâtiments [et] renvoient au destin de pauvreté des populations de montagne des Apennins. »
L’aventure de cette albergo diffuso inédite s’est officialisée en 2004, lorsque le Parc National du Gran Sasso et Monti della Laga, la municipalité de Santo Stefano ainsi que la société Sextantio ont signé une charte de principes. Le but : prévenir les constructions de nouveaux édifices dans le village et protéger les environs de développements indésirables. Une première en Italie, souligne Daniele Kihlgren. « Avec la mondialisation, l’atelier de l’artisan est répliqué de la Toscane à la Provence, de San Marino à San Giminiano », dénonce-t-il. Contre les chalets suisses, le vin chaud et les choppes de bière en céramique qui décorent outrageusement tout complexe hôtelier montagnard, le projet Sextantio propose une alternative à la « tyrolisation » ambiante des sommets enneigés européens.
Inauguré en septembre 2005, l’hôtel possède à présent 32 chambres disséminées sur 4 000 m². On rejoint ces habitations par le hasard de venelles pavées.


















