Avez-vous déjà passé des nuits « dans l’Histoire » ?Du genre de celles dont on croit se réveiller à une autre époque ? Au cœur d’un édifice chargé d’émotions anciennes à découvrir ?…

Retourner en chair et en os dans le passé ? Pas possible, vous diront les esprits rationnels. Pourtant, il subsiste en Europe quelques hôtels, auberges, maisons/chambres d’hôtes, manoirs où ce type d’escapade, vraiment dépaysante, reste concevable. Des bâtiments, presqu’oubliés dans l’espace-temps, qui ont conservé suffisamment d’âme et de mystère pour vous captiver par leur histoire et vous entraîner dans une autre réalité.
Surtout si vous prenez la peine de savourer leurs volumes, d’apprécier leur décor et de faire honneur à leur ameublement. La caresse d’un mur patiné, le crissement d’une marche d’escalier, une odeur de cire sur les vieux planchers transmettent bien des émotions… Des questionnements aussi, souvent. Une exploration sensitive qui prend toute sa dimension la nuit, dans le silence et le mystère, lorsque les vieilles pierres et les poutres centenaires semblent disposées à raconter les fragments d’existences dont elles ont été les témoins…





Les édifices d’époque nous transportent dans le temps, surtout durant la nuit…
Vous en avez sûrement déjà fait l’expérience : c’est surtout le soir que « parlent » les vieilles demeures, lorsque les invités sont partis, que le silence s’empare des lieux et que les décors se laissent apprivoiser à la lueur d’une bougie. Passer la nuit dans une chambre ancienne stimule tellement les sens, l’émotion et l’esprit qu’il suffit d’un rien d’imagination pour s’endormir dans une autre époque. A condition bien sûr que le site ait conservé suffisamment de vestiges originaux pour pouvoir transmettre encore ses souvenirs…





Une dernière mise en garde…Verrouillez la porte de votre chambre, ne sortez pas après minuit dans les ruelles sombres, gare aux esprits malveillants se transformant en créatures animales redoutables, aux créatures magiques, aux apparitions au travers d’une ruelle, aux âmes tourmentées errant au sein d’une paroisse à minuit…
Frissons garantis…

Santo Stefano di Sessanio…
Il a suffi d’une virée à moto, par une fin d’après-midi d’été de 1999, puis d’un coup de foudre entre un étudiant en philo et un hameau des Abruzzes. La légende de la renaissance de Santo Stefano di Sessanio était née. De fait, Daniele Elow Kihlgren, jeune héritier italo-suédois d’une famille de maîtres de forge, a véritablement changé le destin de cette vallée déserte, abandonnée au XIXe siècle par des habitants partis pour l’Amérique et des pays frontaliers plus lucratifs.
Il rachète un tiers du village et s’associe à l’architecte local Lelio Oriano Di Zio, qui passe deux ans à retrouver les propriétaires avant d’entamer la restauration de demeures souvent en ruines. L’idée : ouvrir un hôtel
disséminé – d’où le nom d’Albergo Diffuso Sextantio – dans des maisons réhabilitées, avec les mêmes matériaux, le même mobilier que jadis. Projet fou, dit-on au village. Mais il faut avouer que le charme de Santo Stefano est puissant : un hameau intact, niché au cœur du Parc National du Gran Sasso et
Monti della Laga, à 1 250 mètres d’altitude.
Santo Stefano n’a pas toujours été ce village perdu. Au Moyen Âge, il appartenait à la baronnie de Carapelle puis passa au XVe siècle entre les mains de puissantes familles toscanes, les Piccolomini puis des Médicis dont les armoiries trônent encore à l’entrée du village. Grâce au commerce de la laine en Europe, le bourg devint la place forte de la carfagna, une épaisse laine noire très réputée. Prospère, Santo Stefano s’enrichit d’un patrimoine architectural complexe tout en affinant le savoir-faire de ses tisserands.
Qu’en reste-t-il aujourd’hui ? « La laine vient des quelques teinturiers qui subsistent encore dans les Marches. Ici, ces artisans ont disparu », explique la tisserande Assunta Perilli, installée non loin de
la savonnerie artisanale et de la tisanerie. Ses linges de toilette de coton blanc et ses couvertures de laines bordées d’une finition au crochet, habillent les chambres de l’hôtel. » Chaque article est un journal intime. J’y
laisse toutes mes pensées et suis triste de devoir m’en séparer pour les vendre », confie Assunta, qui a tout appris du métier avec une ancienne de Campotosto, autre village situé à 90 kilomètres.
C’est là tout l’intérêt du projet : l’art du détail au service de l’authenticité. Lorsque cette restauration leur a été confiée, les architectes Di Zio & Clemente se sont attachés à excaver les volumes et les surfaces originales et à en maintenir la fonction première. Les cham¬bres resteront des cham¬bres et l’âtre de la cheminée, l’âme de chaque lieu occupé. À l’aide de photos d’archives et d’études menées par le Musée ethnographique des Abruzzes, les architectes travaillent avec un archéologue médiéviste. Par souci de confort, la rigueur de la pierre et la pénombre d’habitats moyenâgeux s’allient toutefois à une technologie de pointe. Le carrelage de pierre reste tiède sous la plante des pieds grâce à un chauffage au sol. Minimalistes, les chambres
sont équipées d’une cassapanca, bahut contenant le trousseau de la mariée, et d’une madia, meuble en bois qui servait à conserver le pain durant la transhumance.
Côté saveurs, la locanda Sotto gli Archi n’a recours qu’aux produits locaux : l’épeautre, les pois chiches ainsi qu’une variété de lentilles protégée par Slow Food. Le chef collabore avec une ethnologue du Musée des Abruzzes, Annunziata Taraschi, qui, dans les villages alentour, collecte les recettes et les tours de main de cette culture orale et pastorale. Ont ainsi été sauvés de l’oubli les gnocchetti aux haricots blancs servis le 24 décembre ! Dans la salle du petit-déjeuner située dans le Palazzo delle Loggette, une desserte en bois supporte quelques tasses et un thermos à café aux lignes design. Au mur, des traces noires de sédimentation de graisse indiquent qu’on y a fait séché, depuis toujours, les tomes de pecorino. Sur ce point, la brochure de Sextantio
précise : « La conservation inclut la rétention des traces de vie sédimentées dans les enduits, dans les stratifications des bâtiments [et] renvoient au destin de pauvreté des populations de montagne des
Apennins. »
L’aventure de cette albergo diffuso inédite s’est officialisée en 2004, lorsque le Parc National du Gran Sasso et Monti della Laga, la municipalité de Santo Stefano ainsi que la société Sextantio ont signé une charte de principes. Le but : prévenir les constructions de nouveaux édifices dans le village et protéger les environs de développements indésirables. Une première en Italie, souligne Daniele Kihlgren. « Avec la mondialisation, l’atelier de l’artisan est répliqué de la Toscane à la Provence, de San Marino à San Giminiano », dénonce-t-il. Contre les chalets suisses, le vin chaud et les choppes de bière en céramique qui décorent outrageusement tout complexe hôtelier montagnard, le projet Sextantio propose une alternative à la « tyrolisation » ambiante des sommets enneigés européens.
Inauguré en septembre 2005, l’hôtel possède à présent 32 chambres disséminées sur 4 000 m². On rejoint ces habitations par le hasard de venelles pavées.









